A Madagascar, l'accord de règlement de la crise tarde à se concrétiserLe Monde 25./26.04.2002 Tamatave (Madagascar) de notre envoyée spéciale "Il paraît qu'Antananarivo a gagné la médaille de la capitale la moins polluée du monde", ironise un commerçant de Tamatave. Depuis la petite ville côtière, principal port du pays et camp retranché du président Ratsiraka, les partisans du chef de l'Etat se consolent comme ils le peuvent. Les Côtiers ont contraint les Merinas - les habitants des hauts plateaux - à ranger leurs voitures et à marcher. Le blocus qu'ils ont mis en place depuis trois mois a porté ses fruits. L'accord signé le 18 avril à Dakar n'y change rien : pas question pour le moment de lever les barrages. Depuis que le chef de l'Etat sortant et Marc Ravalomanana - le maire d'Antananarivo, qui s'est autoproclamé président le 22 février - se sont rencontrés au Sénégal, la situation n'a pas évolué : Madagascar a toujours deux présidents, deux gouvernements et deux capitales. Dans son bureau de ministre de la culture et de la communication, Eric Beantanana, à peine trente ans, ancien chef du marketing de Magro, chaîne de magasins appartenant à Marc Ravalomanana, est sans cesse au téléphone pour obtenir du carburant. Le rez-de-chaussée du ministère empeste l'essence. Un fût, un tuyau de plastique et quelques bidons alimentent les voitures de service. A plus de cinq euros le litre au marché noir, le précieux liquide est distribué avec parcimonie. Outre la gestion des stocks, les ministres de Marc Ravalomanana ont pour mission de garder les fauteuils dans lesquels ils ont été installés, un à un, défiant les gardes qui protégeaient le gouvernement de Didier Ratsiraka. Leur autorité ne s'exerce guère au-delà de la capitale. La première tentative pour étendre le pouvoir de M. Ravalomanana à la province s'est traduite par des affrontements meurtriers. Fianarantsoa, à 400 kilomètres d'Antananarivo, est tombée mais l'épisode a traumatisé l'armée, pour la première fois ouvertement divisée. Lundi, des militaires venus d'Antananarivo sont arrivés aux abords de Tamatave, à Brickaville, où est installé le principal barrage qui asphyxie la capitale, gardé par des soldats et des civils. "Ils étaient venus négocier la levée du blocus ; ils ont discuté, puis ils sont repartis. Ils ne se sont pas tirés dessus : c'est un des premiers points positifs de l'accord de Dakar", se réjouit José Andrianoelison, conseiller du président Ratsiraka, qui fait partie des modérés. Sa villa d'Antananarivo, sur laquelle, au plus fort de la crise, il avait laissé flotter un drapeau à l'effigie de M. Ratsiraka, a été pillée. Comme un grand nombre des ministres ou proches collaborateurs de l'amiral, il a trouvé refuge à Tamatave. Depuis longtemps on n'avait pas vu dans la petite ville moite, aux villas coloniales décaties, autant de voitures officielles slalomer entre les pousse-pousse et les nids de poule. Les ministres, qui se réunissent en conseil régulièrement, ne sont pas débordés de travail. Pour le moment, "on digère l'accord de Dakar", dit l'un d'eux. C'est vrai pour les deux camps. Le texte prévoit un "décompte contradictoire" des résultats du premier tour, quand Marc Ravalomanana exigeait "une confrontation des procès-verbaux". S'il n'y a pas de vainqueur, "un référendum électoral" sera organisé alors que Didier Ratsiraka voulait un second tour. "Le recomptage des voix, c'est du cinéma. On ne va pas s'amuser à examiner les résultats de 16 000 bureaux de vote", commente Manandafy Rakotonirina, l'un des proches de Marc Ravalomanana. "Si les Américains n'ont pas pu recompter correctement les suffrages en Floride, on voit mal comment nous, quatre mois après le scrutin, on pourrait le faire", dit, de son côté, José Andrianoelison. Tous semblent s'accorder sur la nécessité de déclarer le décompte impossible et de passer à la seconde phase : le gouvernement d'union, avec M. Ratsiraka comme président et M. Ravalomanana à la tête d'un "haut conseil de la transition" chargé d'organiser le référendum. Mais l'accord est bien fragile. Dès le lendemain de la signature, Jacques Sylla, "premier ministre" de M. Ravalomanana, annonçait que son gouvernement restait en place. Une provocation aux yeux du camp Ratsiraka. Le texte, que M. Ravalomanana a signé en tant que "candidat à la présidence", ne précise pas ce qu'il advient dans l'immédiat de ce gouvernement. "Où a-t-on vu qu'un candidat a un premier ministre ?", s'insurge-t-on à Tamatave. L'accord précise en revanche clairement que les deux parties s'engagent à assurer la libre circulation et à lever les barrages. "Oui, c'est écrit... A Dakar. C'est loin, Dakar", dit, avec un haussement d'épaules, le directeur de cabinet du gouverneur de Tamatave. Fabienne Pompey |