Succès diplomatique

Sud Quotidien 19.04.2002

Oumar Kouressy

Marc Ravalomanana n'est pas président de la République de Madagascar mais, l'accord qu'il a signé hier, jeudi 18 avril à Dakar sous les auspices de l'Oua avec son principal rival, le président sortant, Didier Ratsiraka, ne l'en éloigne pas trop. Désigné, selon les termes de cet accord, arraché après de longues séances de négociations, président du Conseil supérieur de la transition avec comme mission de veiller au bon déroulement de cette institution, au cas où il n'y aurait pas de vainqueur à la suite du nouveau décompte des voix ordonné par la justice, le maire d'Antananarivo occupe désormais le rang de deuxième personnalité de l'Etat. A ce titre, il forme avec le président Didier Ratsiraka, d'égal à égal, les membres du gouvernement de la Transition après avoir choisi parmi les ministères de souveraineté deux des plus importants portefeuilles : le très stratégique ministère de l'Intérieur et le plus convoité des ministères, les Finances, en l'occurrence. Si on y ajoute qu'il va choisir d'un commun accord avec Didier Ratsiraka, le Premier ministre de la Transition, on peut aisément dire que le maire d'Antananarivo n'a pas engagé pour rien le bras de fer qui l'opposait à l'Amiral-président. Deux raisons expliquent cela.

D'abord, avec son nouveau statut de deuxième personnalité de l'Etat, selon l'ordre protocolaire, Marc Ravalomanana est désormais couvert du manteau de la légitimité et de la reconnaissance au plan international. Un privilège que la communauté internationale ne lui a jamais reconnu depuis qu'il s'est autoproclamé président de la République de Madagascar, le 22 février dernier. Ensuite, en ayant officiellement les prérogatives de désigner le ministre de l'Intérieur dans le gouvernement de la Transition dont il est lui-même un élément clé, le maire d'Antananarivo a les coudées franches pour contrôler et superviser les futures échéances électorales même si, à la place du Comité national électoral (Cne) il est créé une Commission électorale indépendante chargée de la préparation et de l'organisation de la consultation populaire qui le mettra aux prises avec Didier Ratsiraka. Ceci n'est pas rien. C'est même énorme quand on sait que c'est de la contestation des résultats du scrutin du 16 décembre dernier dans lesquelles Marc Ravalomanana ne se reconnaissait plus qu'est partie cette crise dont tous les ingrédients étaient réunis pour plonger la Grande Ile dans le chaos. En ayant désormais un large contrôle du processus électoral depuis le début jusqu'à la fin, on ose espérer que le maire d'Antananarivo ne pourra plus rejeter les résultats d'un scrutin dont il aura pleinement participé à l'organisation.

Mais, s'il est quelqu'un qui peut se considérer comme particulièrement satisfait après la signature de ces accords auxquels sont parvenus les deux protagonistes malgaches, c'est bien Didier Ratsiraka. En plus de le maintenir au pouvoir et qui plus est, lui donner des prérogatives pour désigner des membres du gouvernement de la transition, l'Amiral-président a vu, en effet, une de ses exigences fondamentales satisfaites par ce compromis : l'organisation d'un second tour. Les accords ne le disent pas expressément. Mais tel que formulé et tel que ce sera appliqué dans six mois, l'organisation d'un "référendum populaire portant sur le choix entre les deux candidats" n'est ni plus, ni moins que le second tour auquel Didier Ratsiraka a toujours appelé son rival de les départager. En organisant un référendum rien que pour choisir un candidat parmi les deux arrivés en tête lors du scrutin du 16 décembre dernier, les médiateurs n'ont fait que changer de nom, mais la forme, le contenu et le résultat de cette forme de désignation d'un président de la République restent le même qu'un second tour dont Didier Ratsiraka avait fait une de ses principales exigences. En obtenant également la dissolution, de fait, du "gouvernement" de Marc Ravalomanana, le président sortant de Madagascar ne pouvait pas ne pas accéder à ces propositions qui, il faut le rappeler, sont une copie améliorée de celles que le groupe des facilitateurs de l'Oua avait formulées lors de leur médiation en mars dernier.

La poire est ainsi divisée en deux. Pas de vainqueurs, ni de vaincus. Le compromis satisfait tout le monde. A commencer par le groupe des Chefs d'Etat facilitateurs dont Me Abdoulaye Wade. En ayant l'initiative de convier, sous les auspices de l'Oua, cette rencontre entre les deux protagonistes dans la crise malgache, le président de la République a incontestablement réussi un véritable succès diplomatique qui, même s'il ne garantit pas automatiquement la fin des hostilités, il constitue un grand pas dans la résolution de cette crise qui ne faisait que ternir davantage l'image du continent africain. Si le mérite lui en revient personnellement, ceux qui l'ont accompagné dans ces longues séances de négociations partagent également avec Me Abdoulaye Wade ce succès diplomatique. En premier lieu, le Secrétaire général de l'Oua, Amara Essy. Malgré l'échec des tentatives qu'il a menées, Amara Essy ne s'était jamais dessaisi du dossier malgache. A force de croire à l'arme du dialogue et de la concertation, il a réussi avec Ibrahima Fall, le représentant personnel du Secrétaire général de l'Onu dans ces médiations, Laurent Gbagbo, Mathieu Kérékou et Joaquim Chissano, respectivement présidents de la Côte d'Ivoire, du Bénin et du Mozambique, à décrocher une victoire dont les principaux acteurs demeurent incontestablement Didier Ratsiraka et Marc Ravalomanana. Parce qu'il est clair que si les deux protagonistes dans la crise malgache ne l'avaient pas voulu, aucun compromis n'aurait été trouvé. Ils ont tardé certes à le faire, mais ils y sont arrivés. C'était le plus important.