Veloma*, et heureuse la grande Ile !

Le Soleil Dakar, 19.04.2002

El Hadj Hamidou Kasse

Dakar-Tananarive. Vingt heures de vol en passant par Paris, outre le temps de transit dans la capitale française. Mais je n'oubliais pas, malgré la distance, que la grande Ile, solitaire au coeur de l'Océan Indien, était africaine. Je me rendais chez moi et cette conviction me préparait psychologiquement à faire face au sentiment de dépaysement.

Marc Ravalomanana dira aussi, arrivé à l'aéroport de Dakar : "Je suis content d'être chez moi". Une telle proximité subjective est sans aucun doute appelée à connaître les délices d'autres printemps tant la nouvelle page ouverte par le président Wade dans l'histoire de la médiation en Afrique a, à la fois, surpris et réjoui.

Surprise. Depuis trois mois que dure la crise électorale malgache, de nombreuses voix, et pas des moindres, ont appelé les protagonistes, le président sortant, Didier Ratsiraka, et le maire de Tana, Marc Ravalomanana, à la raison. Rien n'y fait, la passion tenait lieu d'argument au point d'entraîner une trentaine de morts parmi les partisans de l'un et de l'autre. Et cela, sans écouter et entendre la leçon sanglante des crises politiques de 1976, ainsi que les conséquences désastreuses de l'incendie criminel du Palais de la Reine à Tana, en 1996.

Madagascar divisée en deux, politiquement et géographiquement, Madagascar dans la sombre pénurie des produits de première nécessité, Madagascar impuissante face à la fermeture d'entreprises et aux pertes d'emplois qui se chiffrent à des dizaines de milliers, Madagascar subissant chaque jour de crise plus de 12 millions de dollars US de perte pour l'économie, selon la Banque mondiale, la grande Ile en proie à l'incertitude des lendemains. Voilà la désolante image, depuis quelques semaines, d'un pays frère, et, pour qui sait la joie de vivre du peuple malgache, ce triste spectacle ne peut que révolter.

Le succès de la médiation est d'autant plus éclatant que, excluant toute démarche sectaire, le président sénégalais a étroitement associé l'OUA, dont le Secrétaire général, Amara Essy, a été présent tout au long de la concertation, ainsi que certains de ses homologues africains, notamment les présidents Laurent Gbagbo de la Côte d'Ivoire, Joaquim Chissano du Mozambique et Mathieu Kérékou du Bénin. Mais aussi, le geste du président prouve amplement que l'Afrique et les Africains ont décidé de prendre leur destin en main en rompant les chaînes de l'assistanat, y compris et spécialement en matière de médiation, de la même manière que la rencontre de Dakar des 15 et 16 avril donne l'indice que la reconquête d'une capacité de négociation de l'Afrique sur la scène internationale n'est plus une utopie.

Réjouissance. Que les leaders des camps acceptent de venir à Dakar, d'être face à face pour la première fois, depuis le 13 février dernier, de se serrer fraternellement la main et de parvenir à un accord ne peut que réjouir tous les Africains et tous les amis de Madagascar. Il faut ainsi rendre hommage aux deux leaders malgaches pour leur disponibilité, leur générosité et leur capacité avérée à écouter le murmure de la raison.

Car la grande Ile, exemple même d'une harmonieuse diversité humaine avec ses 14 millions de métis africains, polynésiens, malaisiens, arabes, européens, indonésiens, répartis sur 590 000 km2, a plutôt besoin dune extrême concentration des énergies, dans un climat de paix et de stabilité, pour faire face à d'autres urgences liées à son développement économique et social. En effet, malgré un taux de croissance tendanciellement à la hausse, selon les prévisions (de 5% à en 2001 à 5,2% en 2002), Madagascar connaît un des revenus par habitant les plus faibles au monde. Sa dette est pesante, sa balance commerciale nettement déficitaire et son industrialisation embryonnaire, le secteur agricole occupant aujourd'hui encore 85% de la population, même si les initiatives pour l'essor de la Zone franche semblent prometteuses.

Et pourtant, l'Ile recèle un potentiel de développement appréciable. Outre sa proximité avec l'Ile Maurice, pays réellement émergent et qui y délocalise nombre d'entreprises, textiles notamment, mais aussi ses opportunités d'exportation de viande vers l'Europe, l'une des plus grandes îles au monde bénéficie d'une gamme fort variée de produits agricoles (café, cacao, poivre, girofle, vanille et autres cultures vivrières) sous fond de conditions climatiques très favorables et de disponibilité de surface arable. Le tourisme y connaît une croissance annuelle de 6%, tandis que la sécurité des biens et des personnes est une donnée réelle, même si la situation actuelle présente de graves menaces.

La médiation du président sénégalais n'a pas ainsi que le goût retrouvé de la paix. Son enjeu économique est manifeste dans la mesure où c'est sur le socle de la stabilité politique et institutionnelle qu'une économie viable peut s'édifier. A l'heure où l'Afrique aspire à expérimenter une autre stratégie de développement en comptant sur elle-même et en donnant des gages de sécurité aux investisseurs. Un ami qui m'a reçu, il y a quelques mois à Tananarive, sait sans doute de quoi il parle lorsque, suite à l'accord intervenu entre les protagonistes, il me dit : " Vous ne mesurez pas l'immense travail accompli par le Sénégal et l'immense espoir que cette issue représente pour le peuple malgache !".

Alors, rentrez en paix, Didier et Marc, et que vous accompagne le grand merci du peuple sénégalais pour avoir accepté de venir et de sceller sur cette terre, qui est la vôtre, un accord salutaire pour préserver la Grande Ile du désastre. Veloma !

(* Au revoir, en langue malgasy).